L'ATELIER - PORT-LOUIS
Mon atelier est installé dans la grande rue piétonne de Port-Louis, petite cité maritime du Morbihan. Des pavés, de vieilles maisons en granit. La boulangerie, la fromagerie, le fleuriste. Une rue qui vit.
Nous avons peint la façade en rose – ce rose clair que j'aime, qui dialogue avec le gris du granit. Avant, c'était un pressing. Un décor assez chirurgical. Une page blanche.
Mon ami Jules Mesny-Deschamps, architecte d'intérieur, m'a accompagnée dans la transformation. Nous partageons une passion pour le style minimaliste des Shakers. Nous nous sommes régalés à travailler ensemble, sans contraintes. Avec Richard et Jean-Paul, les menuisiers locaux, c'était une vraie conversation à quatre. Ils ont tout compris.
Un salon qui sent la terre
Quand on entre, ce n'est pas vraiment une boutique. C'est presque un appartement. Un canapé, mon bureau, les étagères avec mon travail. Le plafond rose foncé, le sol rose foncé aussi. Des soubassements en chêne massif récupérés d'anciens dos d'armoires. Partout du bois – pour moi, c'est la meilleure matière à associer à la céramique. Indispensable.
Au milieu, une grande table. On peut y mettre en scène la vaisselle, organiser des dîners, observer les associations de formes et de couleurs.
Mon petit coin bureau, c'est mon grand bureau. Mes livres d'inspiration, mes cahiers, mes papiers de compta. Un petit tapis, ma chaise. On comprend que c'est l'endroit où il n'y a que moi. Et mes enfants évidemment.
Au moins une fois par jour, ils passent. Ils rentrent de l'école, se déchaussent, lisent un bouquin, racontent leur journée. C'était important pour moi d'avoir cet espace qui leur est presque dédié.
Des gens viennent, parfois. Ils enjambent les cartons pour regarder les étagères. Il y a des moments où c'est le bordel, où ce n'est pas du tout optimum. Mais les gens se plient à ça. C'est un vrai lieu de vie. Ça papote. Ça sent la terre.
La salle d'émail
Quand on avance, on voit une grande arche en bois qu'on n'a volontairement pas fermée. Dans la perspective, les deux pièces de l'atelier en enfilade. L'atelier des fours avec l'émail, et l'atelier de terre tout au fond.
Nous avons mis une suspension en Murano rose tout au fond. Quand elle est allumée, on a l'impression de voir la lune à l'horizon.
On a très envie de passer sa tête. Même si l'espace atelier n'est pas public, nous avons laissé cette ouverture pour que, depuis la boutique, on soit spectateur de ce qui se passe derrière.
Dans la salle d'émail, les deux gros fours prennent presque toute la place. La table d'émaillage, les seaux de couleurs. Deux bacs d'évier. C'est le labo, la partie cuisine de l'atelier.
Là, il fait chaud. Vraiment chaud. Quand on cuit à 1280 degrés, on le sent dans tout le corps.
L'atelier de terre
On passe un gros mur de pierres – ces vieilles constructions bretonnes où les murs font parfois 1,10 mètre d'épaisseur.
Là, c'est l'atelier de terre. Ma pièce. Celle où je passe le plus de temps.
Un long pan de mur avec les séchoirs pour étaler les planches. Les pièces en train de sécher, à différents stades. Des chariots pour les matières premières. Des rangements de planches – j'en accumule beaucoup, je les trouve assez jolies finalement.
Une table au milieu. Un très long plan de travail pour fabriquer toutes les assiettes à la plaque.
Tous les murs sont couverts de dessins, de croquis, de dimensions, de recettes d'émail. Des commandes dans l'ordre où il faut les faire. Plein de dessins de mes enfants. Des photos. Des choses qui me tiennent à cœur.
Deux petites fenêtres donnent sur un jardin. Je vois le vent dans les arbres, les palmiers – cette région en a étonnamment beaucoup.
Les murs sont peints d'une nuance off-white. Une ambiance veloutée.
Le ronronnement
Je mets ma radio. J'adore la radio en direct – France Inter, les sons de mon enfance. Des fois je ne sais pas du tout de quoi on parle depuis une heure, mais ce n'est pas grave. Je ne coupe pas pour autant. Ce sont des ronds-ronds auxquels je suis très attachée.
Une fois que tout est en place, j'enlève ma tête. Je suis que dans le corps. Les mains dans la terre, le geste qui se répète. C'est délicieux.
Il y a des routines, des choses très bien rodées. Certaines pièces, je les fais depuis 15 ans, toujours de la même façon. C'est très maîtrisé. Ce sont des aplats qui me font du bien, qui me rassurent. Un grand confort de travail.
La beauté d'une pièce, la grâce d'une pièce, ne résulte que du rythme des gestes dans cette chorégraphie harmonieuse. Ce n'est pas de l'horlogerie. C'est la souplesse, le ronron de l'atelier qui turbine efficacement.
L'assiette emmagasine ce petit moment de fabrication qui dure quand même deux semaines. C'est ça sa valeur.
Un lieu qui respire
Cet endroit laisse aussi la place à des élans. Des envies de nouveaux projets. Explorer de nouvelles matières, de nouvelles couleurs. La mer, tout près, a relancé de nouvelles possibilités.
C'est mon lieu de travail, de réflexion. Où je reçois aussi les gens. C'est comme une maison.
Il y a souvent une ou deux stagiaires. Je les choisis avec ceux avec qui j'ai envie de passer du temps toute la journée. Ce qu'ils savent faire, on va l'apprendre ensemble. Mais c'est cette idée de gentillesse, de faire bien les choses. Et quand on s'aime bien, les trucs se font.
Mon mari passe aussi. Mes enfants rentrent de l'école. C'est un vrai endroit où ça bouillonne.
Les étagères ne sont pas tout à fait droites. C'est un souffle, comme un trait dans un dessin. C'est cela, la grâce : une sorte de brutalisme où la matière reste en l'état pour que vienne se nicher la poésie.
Je me frotte encore les yeux pour y croire : mon atelier face à la mer est une réalité.